20/08/2026
pérennité de l'eugénisme
Eugénisme, darwinisme social, transhumanisme (et covid-vaccination !…) mépris envers les Gilets Jaunes, des féministes envers les hommes, les syndicats, avortement des trisomiques, etc: ces mots semblent appartenir à des temps et univers distincts. Ils ont pourtant une parenté inscrite au cœur de l’histoire libérale. De Herbert Spencer [et Francis Galton, en France Victor Courtin dès 1847] à Peter Thiel, une même conviction : la hiérarchie entre les humains est naturelle, ceux qui en occupent le sommet ont vocation à gouverner, et la technoscience le confirme. Des idées dont les fascismes ont hérité et qui refont surface.
publié le 29/07/2026
Quand Elon Musk finance Neuralink, société spécialisée en neurotechnologies, pour implanter des puces électroniques dans le cerveau humain, quand Marc Andreessen publie son Techno-Optimist Manifesto (2023) en y célébrant ouvertement la compétition comme loi universelle Ce que ces figures partagent – la conviction que la hiérarchie entre les humains est naturelle, que les élites technocapitalistes en sont l’expression aboutie et que la technoscience doit prolonger et amplifier leurs capacités – a au moins 150 ans d’existence. Elle apparaît chez des penseurs libéraux et est devenu l’obsession idéologique de la bourgeoisie.
En France, Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimu site internet incarne cette même pensée sans détour. Il avance que l’ADN est le principal déterminant du QI, que l’école est « incapable de diminuer les inégalités intellectuelles », (c’est la thèse sous-jacente dans le film « LA vie est un long fleuve tranquille qui préparait les esprits ! ) et que la sélection embryonnaire (et l’avortement …) constitue l’horizon politique raisonnable. Accessoirement, il est un soutien d’Emmanuel Macron qui, dans la pure tradition élitiste de tout un pan du libéralisme, a multiplié les saillies disant son sentiment d’appartenir à une élite sociale et intellectuelle. Celle sur « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » a marqué les esprits et pour longtemps sans doute.
La nature comme alibi : généalogie d’une idée libérale
L’histoire du libéralisme (1) [lisez « La Liberté commme priviège, contre-histoire du libéralisme » de Domenico Losurdo]est traversée par un élitisme méfiant vis-à-vis de la souveraineté populaire et des manifestations de démocratie trop poussées. D’où la très vieille antienne de la « tyrannie de la majorité », qui remonte à un temps où la majorité du peuple était analphabète ou très peu éduquée.
Aux racines philosophiques des tendances actuelles qu’incarnent Thiel, Andreessen ou Musk, se trouve une opération précise : transformer une description du vivant en prescription politique. Herbert Spencer forge l’expression « la survie du plus apte » dans ses Principles of Biology de 1864 –
Dans cet essai, il met en parallèle ses théories économiques – auteur d’un Droit d’ignorer l’État (1850), il préfigure la pensée libertarienne, écrivant : « La survie du plus apte, que j’ai cherché ici à exprimer dans des termes mécaniques, est celle que M. Darwin a nommée “sélection naturelle”, ou la préservation des races privilégiées dans leur lutte pour la vie. » Cet intellectuel polyvalent n’est donc pas un biologiste qui tire des conclusions sociales, c’est un philosophe politique qui utilise la biologie pour valider une conviction préexistante. À savoir : l’État est inutile pour corriger un ordre social qui s’ancre dans un ordre naturel, de sorte que les inégalités sont justes et toute redistribution est une violence faite à l’ordre du monde.
Mais Francis Galton, savant polyvalent et cousin de Darwin, constate une aporie. Il estime que la sélection naturelle ne fonctionne pas dans les sociétés humaines comme dans la nature, car les humains interfèrent avec ce processus, de sorte que les plus aptes ne survivent pas toujours. Il fonde donc l’eugénisme en 1883 – non seulement le mot, mais une recherche destinée à « améliorer la race » –, qu’il définit comme :
« […] la science d’améliorer le capital héréditaire [the science of improving stock], qui ne se limite nullement à des questions d’appariements judicieux, mais qui tient compte de toutes les influences tendant […] à donner aux races ou aux souches sanguines les plus aptes une meilleure chance de l’emporter rapidement sur les moins aptes qu’elles ne l’auraient eue autrement. »
Sélection des meilleurs géniteurs, découragement ou empêchement de la reproduction des « inaptes » : le projet eugéniste est l’application rationnelle et programmatique du programme de Spencer à prétention scientifique dit « darwinisme social ».
Deux hommes, deux théories complémentaires, un même fondement : certains humains valent davantage que d’autres, biologiquement, cognitivement, moralement. Il s’ensuit que certains ont vocation à gouverner, qui seuls possèdent la pénétration d’esprit et la conscience des « réformes nécessaires », tandis que d’autres sont voués à être gouvernés, parce qu’inaptes à décider. La célèbre sortie du député macroniste Gilles Le Gendre, alors président du groupe La République en marché à l’Assemblée nationale, pour expliquer le mouvement des Gilets jaunes, ne dit rien d’autre : « Notre erreur, c’est le fait d’avoir probablement été trop intelligents, trop subtils, trop techniques dans les mesures de pouvoir d’achat. »
Cette pensée n’est pas l’apanage d’une frange radicale. Elle traverse y compris les courants libéraux les plus « respectables » : même le philosophe Julian Huxley, premier directeur de l’UNESCO et fondateur du World Wide Fund for Nature (WWF), ou l’économiste John Maynard Keynes, vice-président de la British Eugenics Society de 1937 à 1944, ont pu adhérer aux théories eugénistes, quoique dans une perspective malgré tout encore héritière de l’humanisme.
Walter Lippmann en offre une autre illustration, plus paradoxale. La philosophe Barbara Stiegler a montré que le néolibéralisme tel qu’il le conçoit dans les années 1930 – et qui posera, lors du colloque éponyme de 1938, les fondements du futur néolibéralisme – est encore imprégné de « darwinisme » spencérien. Lippmann croit rompre avec Spencer ; il en reconduit la logique centrale. L’environnement économique s’impose aux individus, qui doivent s’y adapter ou périr. Comme chez Spencer, l’organisme est soumis à un environnement absolutisé qu’il ne peut que subir, à un ordre social et économique en quelque sorte naturalisé.
De là découle sa pensée politique, sur fond d’essor des fascismes et nationalismes (de nos jours cette pensée n’est plus nationaliste mais mondialiste, la seule Internationale qui fonctionne n’est plus celle des travailleur, mais celle des capitalistes!) : le citoyen ordinaire serait inapte à gouverner une société complexe et il reviendrait donc à une minorité d’experts (« les techniciens » comme disait, dans ses carnets intimes, Jean Monnet) de le faire pour le compte d’une majorité incapable de raisonner correctement sur ses propres intérêts. Élitisme épistémique et « darwinisme social » produisent la même architecture politique : une hiérarchie naturalisée entre ceux qui décident et ceux qui subissent. La responsabilité des élites est alors d’adapter les « masses » au capitalisme et à la concurrence, qui bouleversent perpétuellement tous les repères.
L’historien Johann Chapoutot évalue que « si l’on décompose le nazisme en ses éléments constitutifs - le racisme, l’antisémitisme, l’eugénisme, le darwinisme social – on découvre que ces éléments sont d’une grande banalité dans l’Europe, et l’Occident de l’époque. Les nazis puisent dans la langue de leurs contemporains ».
Les États-Unis (et la Suisse) avaient leurs propres lois de stérilisation eugéniste avant 1933. Harry Laughlin, directeur du Bureau d’archives sur l’eugénisme (Eugenics Record Office), financé par les fondations de puissants industriels (Carnegie, Rockefeller…), reçut en 1936 le titre de doctor honoris causa de l’université de Heidelberg pour sa contribution à la « science de la purification de la race » (2). Race, colonies, darwinisme : ces catégories formaient un fonds commun entre les démocraties occidentales et régimes nationalistes, fasciste ou nazi, qui n’en étaient que les héritiers.
Et contrairement à ce qu’on a cru, après 1945, l’eugénisme ne disparaît pas. Il mute. Julian Huxley en opère la recomposition sémantique. Il forge en 1957 le mot « transhumanisme » pour désigner la même ambition sous un vocabulaire renouvelé, après le discrédit dont la Seconde Guerre mondiale a frappé le rapprochement entre biologie et social. Dans le même texte où il invente le mot, il écrit : « C’est la qualité du peuple, non sa seule quantité que nous devons atteindre ». L’eugénisme s’est rangé derrière un nouveau drapeau.
Dans ses travaux de philosophie le suédois Nick Bostrom liste les « pressions dysgéniques » parmi les risques existentiels pour l’humanité. Comprendre : que les moins intelligents puissent dépasser en nombre les plus intelligents et entraîner l’espèce vers une perte totale d’intelligence (sorte d’hypothèse Idiocracy).
Du racisme de lutte des classes au racisme de lutte des « diplômés » !
On voit ainsi que le « darwinisme social » ne se résume pas seulement à une hiérarchie de classes sociales tenant les pauvres pour responsables de leur sort – ce que maints penseurs libéraux répètent depuis deux siècles (même si cette pensée est loin d’être celle de tous les libéraux).
Le philosophe et écrivain britannique Nick Land théorise dans les années 2000-2010 les Lumières noires (Dark Enlightenment) : rejet de la démocratie comme régime de la médiocrité, réhabilitation des hiérarchies naturelles, accélérationnisme technologique comme sélection des meilleurs. Ce n’est pas un courant marginal : Andreessen le cite nommément dans son manifeste de 2023.
Thiel a lui-même écrit, en 2009, qu’il ne croit plus à la compatibilité entre liberté et démocratie. La démocratie empêche les « élites » de réaliser leur destin (cf la pièce de Shakespeare « Coriolan »). La boucle est bouclée : de Lippmann à Thiel, la même architecture hiérarchique a suivi sa pente naturelle jusqu’à son terme anti-démocratique.
La passerelle entre libéralisme darwiniste et extrêmes droites contemporaines – qui se revendiquent pourtant volontiers libérales et libertariennes – n’est pas imaginaire. De Spencer à Galton, du colloque Lippmann au Dark Enlightenment, ce que ces mouvances partagent, c’est la conviction que la hiérarchie entre les humains est naturelle, que certains sont voués à décider, et les autres à obéir. Ou à se taire, se soumettre, voire à disparaître.
Notes
(1) Parler des libéralismes serait d’ailleurs plus juste tant cette famille politique est diverse et contradictoire.
(2) cf. « Diriger l’évolution : anatomie d’une croyance occidentale. L’homme augmenté en Europe. Rêve et cauchemar de l’entre-deux-guerres », 2021, note 47.
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